mardi 20 février 2018

Observer le monde de l'autre côté du miroir

« Les uns sont dans le noir
Et les autres sont dans la lumière
Mais on ne voit que ceux dans la lumière
Et pas ceux qui sont dans le noir. »
[Traduction d'après les paroles originales en allemand]

Il est grand temps de se lever, de résister, de descendre dans les rues, de faire entendre notre voix, de ne pas rester dans l'ombre, pleurant sur notre sort alors qu'il y a une manière de gagner la lutte pour le désarmement, pour la paix, pour mettre la puissance sous notre contrôle, nous faisons tous le travail après tout, pourquoi pas ? Si nous avançons dans la lumière, nous pouvons voir la réalité des choses, si nous passons à l'action ; parce que si nous ne le faisons pas, alors - pour citer les paroles de Mack The Knife, mentionnées plus haut, écrites par Bertolt Brecht.

« Les uns sont dans le noir ...



Photo: André Chenet, in l'album "Les murs de Buenos Aires"


"Le vieux combat entre les démocraties et les régimes autoritaires est de retour. Trois jours de débats à la conférence de Munich sur la sécurité ont livré ce diagnostic : l'Occident se sent assiégé, défié, déstabilisé. Et les coupables sont nommés : la Russie et la Chine, ces deux puissances « révisionnistes » qui défient l'ordre mondial libéral et sèment la dissension aux États-Unis et en Europe." Un morceau de bravoure, cette tirade ! Publiée dans La Croix du 18 février 2018 sous la plume de François d'Alençon, elle prétend résumer la conférence internationale annuelle sur la sécurité qui s'est tenue à Munich du 16 au 18 février. Comme elle condense parfaitement la bouillie pour les chats qui tient lieu de discours officiel aux pays occidentaux, elle mérite le détour.


On y apprend, donc, que "le vieux combat entre les démocraties et les régimes autoritaires est de retour". Si l'on suit notre analyste, ces pauvres démocraties tremblent comme des feuilles. C'est inquiétant, avouons-le. A croire que la peur s'installe, que des gouttes de sueur perlent au front des Européens verts de trouille. "Assiégé, défié, déstabilisé", l'Occident va-t-il faire dans son pantalon ? Mais il a peur de quoi, au juste ? Selon les chiffres disponibles pour 2016 (dernière année où l'on a des données complètes), l'OTAN a un budget militaire de 920 milliards de dollars, soit 19 fois celui de la Russie (48 milliards). Vous alignez 19 chars d'assaut quand votre adversaire présumé n'en a qu'un, vous avez 19 missiles contre le missile unique du méchant d'en face, et vous vous sentez "assiégé, défié, déstabilisé". Il y a un problème logique, non ? Nos vaillantes démocraties seraient-elles si vermoulues ?


…/...


Depuis un demi-siècle, Cubains, Vietnamiens, Chiliens, Nicaraguayens, Somaliens, Soudanais, Irakiens, Afghans, Libyens, Vénézuéliens, Syriens et Yéménites se seraient volontiers passé de la générosité de l'Oncle Sam. Mais c'était plus fort que lui. Le leader du "monde libre n'a pu s'empêcher de leur faire goûter les vertus pédagogiques du napalm, de l'agent orange, des B52, des munitions à uranium appauvri, des embargos "pour la paix" et des bombardements "pour la démocratie", sans parler des hordes d'Al-Qaida et de ses avatars lâchées comme une nuée de sauterelles pour semer le "chaos constructif" et préparer le "nouvel ordre mondial". Il n'empêche. Au vu d'un tel feu d'artifice, deux choses sont sûres. Martyrisés par leurs "sauveurs", ces peuples ont épuisé les charmes des "valeurs universelles" portées par l'Occident, et ils n'ont pas entrevu le début du commencement d'une "menace" russe ou chinoise.


Car les "puissances révisionnistes" ont un horrible défaut : elles ne se mêlent pas des affaires des autres. La Chine, pas plus que la Russie, ne cherche à s'étendre au-delà de sa sphère d'influence naturelle. Elle ne pratique pas le "regime change" à l'étranger. Vous n'avez pas envie de vivre comme les Chinois ? Aucun problème, ils n'ont pas l'intention de vous recruter. L'Empire du Milieu n'est pas prosélyte. Les Occidentaux veulent exporter la démocratie pour maximiser leurs profits, quand les Chinois veulent maximiser leurs profits pour développer leur pays. Au cours des 30 dernières années, la Chine n'a mené aucune guerre et a multiplié son PIB par 17. Dans la même période, les USA ont mené une dizaine de guerres et aggravé leur déclin. Les Chinois ont extrait 700 millions de personnes de la pauvreté, quand les USA déstabilisaient l'économie mondiale en vivant à crédit. Le résultat, c'est qu'en Chine la misère recule, tandis qu'aux USA elle progresse. Les USA sont une "démocratie", mais elle vous pourrit la vie. La Chine est une "dictature", mais elle vous fiche la paix. Finalement, tout n'est pas si mauvais dans le "révisionnisme" !







La propagande ! Pardonnez-moi, est-ce que la mienne est vraiment plus grosse que la vôtre ?

Par Andre Vltchek, le 20 Fév 2018

 Ils disent « Propagande ! » En Occident, la presse dominante et même certains médias soi-disant progressistes crient : « Ces Russes, ces Chinois et ceux qui leur ressemblent recommencent ! Leur propagande vicieuse infiltre nos pays démocratiques épris de liberté, semant la confusion et le chaos ! »

Oui, interdisez ou au moins bridez RT, contenez TeleSur et, si possible, jetez Press TV aux chiens. Et placez les journalistes de NEO, Spoutnik, Global Times et d’autres médias étrangers sur la proverbiale « liste noire » des médias occidentaux.

C’est vraiment démocratique. Quelle ouverture d’esprit, quelle « objectivité » !

Ça se passe comme ça :

« Nous avons endoctriné la planète entière pendant des siècles, la plupart du temps sans opposition, mais si quelqu’un ose rétorquer, nous ferons notre possible pour le discréditer et même le museler en un rien de temps. »

Si vous protestez, si vous osez dire que rejeter et bâillonner les sources médiatiques alternatives pue la plus basse des censures et impose une sorte de monopole sur la propagande, on vous criera : « Que savez-vous de la propagande ? Si vous voulez vraiment voir une propagande pure et dure, regardez ces parades militaires colorées et les discours politiques en provenance de Pyongyang ! » Naturellement, ceux-ci sont sortis de leur contexte et présentés (ou cadrés) d’une certaine manière, et c’est seulement après que ces images sont facilement accessibles sur la BBC et d’autres chaînes de télévision européennes et nord-américaines – devrions-nous dire « dignes de confiance » et « objectives » ?

Ce qu’on ne vous dira pas, c’est que si vous vivez à New York ou à Londres, à Paris ou à Sydney, à Munich ou à Madrid, vous êtes probablement dans la fourchette la plus élevée de la consommation de propagande au monde; qu’en fait, vous pourriez facilement être un véritable drogué de la propagande –accroché, totalement dépendant d’elle, la recherchant, l’exigeant même régulièrement, du moins inconsciemment.

La propagande, qu’est-ce que c’est vraiment?

Tous, nous « propageons » ou « faisons de la propagande » pour quelque chose. Au moins, nous publions dans nos courriels ce que nous pensons et croyons, nous le diffusons dans les bistrots ou lorsque nous sommes avec des amis et des proches.

Certains d’entre nous le font professionnellement. Nous écrivons des articles, des livres, donnons des conférences, faisons des films. Nous entrons en politique. Nous rejoignons les mouvements révolutionnaires. Nous voulons changer le monde. Nous parlons, écrivons sur ce en quoi nous croyons.

C’est de la propagande : répandre nos idées, essayer d’influencer les autres. Ce qui se fait dans à l’église ou à la mosquée, c’est aussi de la propagande, bien que ce soit rarement défini comme tel publiquement.

Nous avons tous des opinions, une vision du monde. Au moins une vision basique… Ou quand il s’agit, par exemple, des médias grand public, leurs patrons et propriétaires ont des conceptions, des opinions et des objectifs très clairs (les employés, ces journalistes qui travaillent dans des box en plastique, font simplement leur job bien rémunéré consistant à présenter les idées de leurs maîtres dans une prose standard, élégante et grammaticalement correcte).

***

Bref : chaque fois que nous voulons influencer le monde, nous essayons d’« emballer » et de présenter magnifiquement nos pensées, en extrayant les parties et les passages les plus puissants et les plus attrayants de nos idéaux et de nos principes.

Il n’y a rien de mal à cela. Nous communiquons, nous propageons nos pensées et nos rêves, nous essayons d’améliorer le monde. Cette propagande est saine, je crois.

Le vrai problème commence lorsque les mêmes tactiques et techniques sont utilisées pour quelque chose de totalement destructeur et objectivement mauvais : comme le colonialisme, le racisme, l’impérialisme ou la tentative de contrôler et de piller des nations et des continents entiers. Un problème encore plus grand se pose lorsque cela se produit avec un financement quasi illimité et que, par conséquent, certains des cerveaux les plus compétents s’impliquent, y compris des experts en communication, des éducateurs et même des psychologues.

Quand un tel scénario se développe, il ne s’agit subitement plus de « discussion » et de « trouver la meilleure voie pour notre humanité ». Il s’agit du contrôle total et absolu du cerveau des gens, de l’élimination de toutes les alternatives.

C’est une propagande brutale et fatale. Et c’est exactement cette propagande qui a été domestiquée en Occident et qui répand rapidement ses métastases dans le monde entier.

S’ils ne sont pas contrôlés et contestés, ces développements peuvent conduire à la destruction totale de la capacité des humains de penser librement, de comparer et d’analyser, mais ils pourraient aussi éradiquer la capacité de ressentir, de rêver et d’oser.

C’est probablement là le but du néo-colonialisme occidental. Son « succès » dépend du monopole total, dogmatique, culturel et « intellectuel » imposé par l’Europe et les États-Unis sur le reste du monde. Un tel monopole ne peut être atteint que par une interprétation unilatérale des affaires courantes et de l’histoire du monde.

L’objectif principal est le contrôle absolu et inconditionnel de la planète.

Après la destruction de l’Union soviétique et pendant les réformes rapides en faveur du marché en Chine (et l’infiltration occidentale du système éducatif chinois) dans la même période, l’Occident a été très près d’atteindre son objectif.

Le monde, complètement abandonné à l’impérialisme occidental et au fondamentalisme du marché, a commencé à souffrir d’une monstrueuse vague de privatisation, de vol de ressources naturelles et autres, et de l’effondrement social de grandes nations entières, de la Russie à l’Indonésie.
Puis « quelque chose s’est passé ». L’impact sur la planète est devenu si dévastateur que de nombreuses parties du monde ont brusquement cessé de suivre le dictat occidental. La Russie s’est remise sur pied.

La Chine, sous la direction du Parti communiste et surtout celle du président Xi, est revenue au « socialisme avec des caractéristiques chinoises », mettant beaucoup plus l’accent sur la qualité de la vie humaine, la culture et l’écologie que sur les marchés financiers. L’Amérique latine a entamé sa nouvelle vague de lutte pour l’indépendance contre les États-Unis et ses propres élites européennes. De nombreux autres pays, de l’Iran à l’Afrique du Sud, en passant par l’Érythrée, la Syrie et la RPDC, ont refusé de s’y soumettre.

Ils ont été diabolisés par la propagande occidentale, diabolisés jour et nuit, systématiquement et sans relâche.

Quiconque a défendu les intérêts de son peuple, qu’il soit communiste, socialiste, patriote ou même populiste, a été sans cesse sali, ridiculisé et humilié. Le président Assad ou Ahmadinejad, Poutine, Xi, Duterte, Zuma, Maduro, Castro, peu importe leur popularité dans leur pays ; aucune importance ! C’est aussi simple que cela : quiconque se tient debout et se bat pour son peuple se fait assassiner dans les médias occidentaux, qui, à leur tour, contrôlent directement ou indirectement la plupart des médias dans le monde!

Faire dégager la voie à tous les dirigeants patriotes et progressistes sert ouvertement les intérêts de l’Empire occidental et ses ramifications commerciales.

Personne n’a plus de doutes à ce sujet. Il faudrait une discipline énorme pour ne pas le voir.
Pourtant, les chaînes de télévision occidentales, les journaux, les magazines et même les universités répètent sans cesse le contraire.

Ignorer les faits, fabriquer des théories du complot, nier que le blanc est blanc, que le noir est noir, refuser d’admettre que le sang humain est rouge, que nos cœurs sont à gauche et que, par-dessus tout, les gens veulent avoir leur propre identité, leur culture, la justice et la sécurité, n’est-ce pas le summum de la propagande, de l’endoctrinement, du lavage de cerveau total?

Ceux qui salissent les médias publics et parrainés par l’État dans les pays non occidentaux devraient se poser quelques questions fondamentales : « Y a-t-il une différence entre les médias “privés” ou “étatiques” en Occident? ? Existe-t-il une dérive idéologique importante entre CNN, la BBC, The Independent, le New York Times, France 24 ou DW ? »

En Europe et en Amérique du Nord, ainsi que dans leurs États « clients », les intérêts commerciaux contrôlent le gouvernement. Ce sont en fait eux qui élisent, appelez cela « sélectionnent », le gouvernement. Qu’ils soient privés ou financés par l’État, les médias de masse occidentaux surfent sur la même ligne éditoriale. Ils font partie du système.

Dans les pays non occidentaux, les médias soutenus par l’État commencent à diffuser diverses nouvelles lignes éditoriales, en défendant et en mettant en avant les intérêts de leur propre pays, ce qui est en quelque sorte une évolution révolutionnaire.

Il y a enfin une concurrence mondiale, n’est-ce pas, chers camarades impérialistes et capitalistes? Mais que voyons-nous… Tout à coup, cela ne vous arrange pas ? Vous voulez votre monopole mondial ? Est-ce votre idée de la liberté et de la « libre concurrence » ? Vous voulez que votre propagande soit la seule sur terre !

***

Il y a plusieurs années de cela, quand je faisais un film et que j’écrivais un livre avec Noam Chomsky (L’Occident terroriste – D’Hiroshima à la guerre des drones, écosociété, 2015), nous avons beaucoup parlé de la propagande occidentale.

Noam a attiré mon attention sur le fait que l’Allemagne nazie avait été extrêmement impressionnée par l’industrie publicitaire américaine.

Ensuite, d’une certaine manière, la propagande occidentale a aussi été façonnée par une production publicitaire éhontée, par des « réclames » au contenu stupide et mensonger. Depuis, le déversement incessant de pseudo-réalité a fait fondre toute décence humaine et toute rationalité.

J’ai aussi beaucoup écrit sur cette question, en particulier dans les pages de mon livre Exposing Lies of The Empire (Exposer les mensonges de l’Empire).

La télévision, Hollywood, mais aussi l’endoctrinement, la stérilisation intellectuelle et la façon grotesque des universités nord-américaines et de plus en plus européennes de « diffuser la connaissance » – tout cela a très peu à voir avec la réalité dans laquelle le monde vit, avec les vraies préoccupations des gens, leurs espoirs, leurs craintes, leurs désirs et leurs aspirations.

Les publicités occidentales, le divertissement, les institutions éducatives sont autant d’outils puissants de propagande. Ils propagent, forcent et injectent dans le subconscient humain des messages extrêmement primitifs, faux mais puissants : « Quoi qu’il en soit, l’ordonnance actuelle du monde est correcte et juste. Notre système économique et social est ce qu’il y a de plus naturel au monde. Notre système politique n’est pas parfait, mais c’est quand même le meilleur. »

***

Noam Chomsky semblait fasciné par mon passé, et pour de bonnes raisons : j’ai été moi-même totalement endoctriné, soumis à un lavage de cerveau incessant par la propagande occidentale, d’abord comme enfant, puis quand j’étais un très jeune homme.

Je suis né dans la belle ville de Leningrad, en Union soviétique. Ma mère est une architecte russo-chinoise, mon père un scientifique tchèque. J’ai grandi à Pilsen, en Tchécoslovaquie. Pilsen n’était qu’à 60 kilomètres de la Bavière. Être un « dissident » là-bas, à l’âge de 15 ans, était absolument obligatoire, sinon on aurait été considéré comme un perdant total, ou même un monstre. C’est naturellement la BBC, Radio Free Europe, Voice of America, les chaînes de télévision ouest-allemandes comme ARD et ZDF qui nous martelaient ça. Nous écoutions tous Radio Luxembourg, Bavaria 3, nous lisions la littérature « samizdat ».

Pilsen est une petite ville de 180 000 habitants, connue pour son industrie lourde et sa bière, mais quand j’étais enfant, elle possédait un opéra permanent, d’innombrables bibliothèques dont une scientifique, plusieurs petits théâtres d’avant-garde (qui, oui, essayaient tous de mettre en scène quelque chose qui pouvait être « lu entre les lignes »), de grandes librairies, six cinémas, dont un excellent ciné-club où nous avons vu tous les grands films intimistes et expérimentaux d’Europe, du Japon, des États-Unis et d’Amérique latine.

La Tchécoslovaquie communiste était assez grise, mais extrêmement cultivée, culturelle et, en fait, très amusante.

Lors de ma première visite en Italie, j’ai été choqué par ses bidonvilles autour de Naples, par le triste sort des immigrants africains. Mais j’étais conditionné à voir le monde tel qu’il était présenté par la propagande occidentale. J’ai protesté contre « l’occupation de l’Afghanistan par l’Union soviétique », parce que c’est ce que le Service international de la BBC m’avait préparé à faire. Même si j’avais été formé à la grande littérature, à la poésie et à la musique, j’ai vu Rambo comme un combattant de la liberté, et Maggie Thatcher comme une libératrice du « monde libre ».

Je croyais encore d’une certaine façon aux idéaux de l’Union soviétique, à l’internationalisme. Mais mon cerveau était grillé – c’était une bouillie composée de l’avalanche de pseudo-images déversées par l’Ouest et de la réalité solide et assez terne de la Tchécoslovaquie socialiste.

Mes deux oncles tchèques étaient de vrais internationalistes, ils ont construit des sucreries, des aciéries, des usines pharmaceutiques et d’autres grandes choses en Syrie, au Liban, en Égypte et en Chine. Ils l’ont fait avec un zèle honnête et amour de l’humanité. Je les considérais comme deux perdants, des idiots, des « fanatiques ». En réalité, ils étaient des gens formidables, et j’étais à cette époque simplement malade, endoctriné et aveugle !

À cette époque, comme maintenant, la propagande occidentale crachait sur tout ce qui était pur, altruiste et honnête. Les médias occidentaux ont peur des vrais héros, des personnes qui aident les autres à devenir indépendants, des hommes et des femmes forts et vraiment libres.
J’ai émigré. J’ai écrit mon premier livre de poésie, de la merde totale, je me suis impliqué dans le mouvement Solidarité en Pologne voisine, j’ai bu jusqu’à plus soif, fumant 50 cigarettes à la chaîne par jour, et j’ai émigré. Ou plus exactement, on m’a expulsé, ou quelque chose comme ça… Vous savez, un jeune Soviétique en Tchécoslovaquie, qui écrit des trucs dissidents… C’était embarrassant, alors ils m’ont suggéré d’aller en Occident, que j’aimais tellement.

J’y suis allé. Pour faire court, après avoir obtenu l’asile politique aux États-Unis, j’étais à la Columbia University Film School de New York lorsque les États-Unis ont lancé leur première attaque contre la Libye.

Cette semaine a été cruciale. Les étudiants de la Faculté de cinéma m’ont rapidement expliqué ce qui se passait avec la Libye. Puis, au bar, ils m’ont interrogé sur ces « queues pour le pain » en Tchécoslovaquie. J’ai humblement donné des explications sur les diverses variétés de pains frais et délicieux disponibles à Pilsen, mais ils ne pouvaient pas me croire. Ils ne cessaient de m’interroger sur la censure… Ma culture littéraire était bien meilleure que la leur, et à part les productions hollywoodiennes, j’avais vu plus de grands films qu’eux, mais cela aussi choquait mes nouveaux amis.

Depuis les fenêtres du Campus Est, nous regardions les feux incessants qui flambaient à Harlem. C’était le Harlem d’avant Clinton, vraiment dur.

Tout autour de moi, à New York, j’ai vu la misère, le désespoir, le mécontentement, mais aussi l’obéissance totale et la résignation. Mais il n’y avait pas de « retour en arrière » possible.
J’ai commencé à visiter Harlem, en voiture de location, car aucun taxi jaune ne voulait m’y conduire. J’ai découvert un petit club de jazz merveilleux, le Baby Grand. J’y buvais et j’écoutais du jazz, et la nuit j’allais pleurer en m’accrochant à la propriétaire, une grande mama afro-américaine. Je me souviens encore d’une nuit ; du vomi partout sur le sol, et de la bière renversée. « J’ai été tellement stupide ! », hurlais-je ! « J’ai été tellement idiot ! » Elle me répétait en me caressant les cheveux : « Chut… Ça pourrait être bien pire. Mon peuple a connu pire, bien pire… Sois fort, jeune homme ! » J’avais 19 ans… Ou 20, j’ai oublié. À Harlem, ils m’ont clairement expliqué ce qu’est l’Amérique.
Plus tard, je me suis marié dans une famille multimillionnaire du Texas, et j’ai vu ce qui se passait « à l’intérieur ». Le pétrole, la haine du « grand gouvernement ». En tant qu’interprète simultané (je travaillais au noir, pour soutenir ma vie d’écrivain), j’étais présent lors de certaines des négociations les plus horribles entre le « secteur privé » occidental et ce qui restait alors de l’Union soviétique, puis la Russie. Ce que l’Occident a fait à mon pays, à l’Union soviétique et ensuite à la Russie d’Eltsine, c’était du vol, un pillage éhonté. À cette époque, je gagnais plus de 1 000 dollars par jour. J’ai vite compris ce qu’étaient le capitalisme et l’impérialisme. Je voulais mourir. J’ai failli me tuer. Je suis parti en courant.

Je me suis enfui de tout ça. J’ai couru au Pérou, pour écrire à propos de la guerre civile la plus brutale sur terre. J’ai pris la route. J’ai perdu mon identité. Je suis devenu un internationaliste. Et je n’ai jamais cessé d’en être un.

Et je ne suis jamais retourné en Europe ou aux États-Unis pour y vivre. Je n’y viens que pour montrer mes films, pour lancer mes livres, ou pour faire un ou deux discours insultants, comme je l’ai fait il y a deux ans au Parlement italien à Rome.

Il m’a fallu du temps pour comprendre. Je l’ai fait. Après avoir vécu et travaillé dans plus de 160 pays, après avoir écouté des dizaines de milliers de vraies histoires, après avoir presque perdu la vie au moins dix fois, j’ai compris.

Je comprends parfaitement bien, et je méprise profondément ce que la propagande occidentale a fait au monde. Et je me bats, de toutes mes forces, jour et nuit, pour ces millions, pour ces milliards de garçons et de filles qui, comme moi il y a tant d’années, se font complètement endoctriner, lobotomiser et laver le cerveau par des professionnels purs et durs à Londres. New York et Los Angeles.

***

Je dis et écris ce que je veux dire, ce que je veux écrire.

Je dis aussi et écris ce que des milliers de gens que j’ai rencontrés en Asie, en Océanie, en Afrique, en Amérique latine et au Moyen-Orient veulent que je transmette. Ils ne peuvent pas le faire eux-mêmes, ils sont trop perdus, trop affaiblis, trop confus. Ils me racontent les histoires, sans même espérer que quelque chose puisse changer ou s’améliorer. Ils croient que leur malheur est permanent et fatal.
Ensuite, j’écris mes articles de « propagande » ! Je prends parti. Je parle des horreurs créées par le régime néocolonialiste occidental. Suis-je « subjectif » ? Bien sûr ! Et je vous dis ouvertement que je le suis.

Je suis un internationaliste, un internationaliste à la cubaine. Je ne cache pas ce que je suis. Tout est honnêtement énoncé dans mes articles, dans mes profils, dans mes livres.

Je « fais la propagande » de ce que je pense, de ce que je crois. En fait, je préférerais être qualifié de « propagandiste » plutôt que de journaliste, synonyme ces derniers temps, de « plus vieux métier du monde ».

Les gens comme moi sont libres, ils écrivent, parlent, font des films, exactement comme ils veulent.
Si nous rejoignons les Russes, les Chinois, les Cubains, les Vénézuéliens, nous le faisons parce que c’est ce que nous voulons, parce que nous pensons que ce qu’ils font actuellement est globalement juste. Ce n’est pas un travail, c’est une lutte, une bataille, une vraie vie !

Dure, pas facile, mais une vie dont je ne changerais pour rien au monde.

Mais eux, nos adversaires en Occident, ces journalistes, sont tout simplement des lâches, des hypocrites ou bien pire encore !

Ils se prétendent « objectifs », alors qu’aucune « objectivité » ne peut réellement exister à notre époque, surtout pas en Occident. Ils cachent leur vrai commerce honteux derrière leurs impeccables accents d’Oxford. Ils gagnent encore beaucoup de kilomètres supplémentaires en étant blancs.
Ils mentent, ouvertement et sans vergogne, en refusant tout simplement d’admettre clairement qui les paie, ce qu’on attend d’eux, et ce qui arriverait à leur carrière au cas où ils oseraient dire ou écrire la vérité.
***

Ma propagande est la mienne. Ou alors elle est conçue (par moi-même) pour aider mes camarades, les pays et les gouvernements que j’admire et que je soutiens.

Suis-je totalement objectif? Veuillez lire ceci attentivement : « NON ! Certainement pas. Et je ne vise aucune fausse objectivité ! Je sélectionne les lieux où je vais, je sélectionne les histoires que je veux rapporter. C’est ainsi que je « manœuvre » politiquement. Mais une fois là-bas, une fois en première ligne, je dis la vérité et je produis des images qui ne peuvent tout simplement pas mentir ! »

Mes adversaires des médias occidentaux, de leurs gouvernements, des multinationales et des sociétés de publicité mentent jour et nuit. Et ils n’admettent jamais à quel jeu ils jouent.
C’est pourquoi leur propagande est « plus grosse » que la mienne.

J’écris librement ce que je pense être correct, et mes lecteurs lisent mes articles librement (ou parfois même malgré de grands obstacles).

Mes adversaires de l’Ouest utilisent les moyens étatiques et commerciaux les plus bas, même la peur, pour faire pénétrer leurs mensonges dans la tête des gens. Ils ont à leur disposition des psychologues, des démagogues, des gourous de la finance : pour les aider à répandre leurs fabrications dans le monde entier.

Techniquement, ils sont si bons dans ce qu’ils font que même les plus pauvres parmi les pauvres, même ceux qui ont déjà été dépouillés de tout, gobent facilement leur « vision du monde ». Allez au Kenya ou en Indonésie, allez dans les bidonvilles, et vous verrez.

Pour beaucoup de victimes, le plus grand honneur reste celui de devenir aussi endoctriné (et éloquent) que ceux qui ont déjà presque tout volé au monde.

Ceci, mes chers camarades, est le résultat d’une propagande parfaitement réussie !

Je suis tout à fait désolé, mais je m’en tiens à la mienne. Ma propagande peut être transparente, imparfaite et crue, mais elle est sincère.

Et je n’ai pas peur, la nuit, de me regarder dans le miroir !




Andre Vltchek est un philosophe, romancier, réalisateur et journaliste d’investigation. Il a couvert des guerres et des conflits dans des douzaines de pays. Trois de ces derniers livres sont son hommage à « La Grand Révolution Socialiste d’Octobre », un roman révolutionnaire « Aurora » et le best-seller documentaire politique : « Exposer les mensonges de l’Empire ». Regardez ses autres livres ici. Regardez Rwanda Gambit, son documentaire révolutionnaire sur le Rwanda et la RD Congo. Après avoir vécu en Amérique latine, en Afrique et en Océanie, Vltchek réside actuellement en Asie de l’Est et au Moyen-Orient et continue de travailler autour du monde. Il peut être contacté via son site Web et son compte Twitter.

Traduit de l’anglais par Tamarvlad pour Investig’Action
https://www.investigaction.net/fr


lundi 19 février 2018

La Palestine appelle au secours


"La Palestine est en guerre contre un envahisseur sectaire se prétendant élu par une divinité colérique pour régner sur les habitants de la terre et qui a confisqué les biens, les terres et l'indépendance d'un peuple paisible qui avait accueilli sans conditions les juifs persécutés d'Europe."
Gaël Hadey 





« Une fois de plus, les autorités israéliennes ont répondu aux actes de défi lancés par un enfant palestinien avec des mesures totalement disproportionnées par rapport à l’incident en question »,
« En tant que jeune fille désarmée, Ahed n’a présenté aucune menace lors de l’altercation avec les deux soldats israéliens lourdement armés et portant des gilets pare-balles » 

directrice adjointe du programme Moyen-Orient et Afrique
d’Amnesty International.



N'y a t-il rien de plus lâche que d'enlever des enfants chez eux en pleine nuit, de les emprisonner des mois et des années durant, de les torturer?

N'y a t-il rien de plus lâche que de tuer des jeunes gens à bout portant seulement parce qu'ils manifestent pour leurs droits à une vie décente?

N'y a t-il rien de plus lâche que de violer des femmes prisonnières, de les séparer de leurs bébés, de massacrer les membres de leur famille?

N'y a t-il rien de plus lâche que de battre des vieillards à coups de crosses de fusils, de tirer sur des infirmes, de condamner des innocents?

N'y a t-il rien de plus lâche que d'empoisonner les puits de priver d'eau des villages entiers, de détruire les maisons d'un peuple privé de liberté?

N'y a t-il rien de plus lâche que d'arracher des oliviers centenaires avec des bulldozers pour expulser de leurs terres les paysans?

Accepteriez-vous citoyens d'Europe que vos proches soient ainsi méprisés, humiliés et persécutés? Cela vous empêche-t-il de dormir, de digérer, de dépenser le salaire honteux de l'indifférence?

Apparemment non, puisque ces actes ignobles perpétrés quotidiennement par les militaires israéliens jouissent d'une impunité flagrante et que l'état d'Israël qui reste à ce jour inattaquable auprès des instances internationales, agit envers le peuple palestinien privé de liberté derrière des murs et des barbelés, comme les nazis agissaient envers les juifs. En Palestine occupée, la poésie est une parole invincible et souveraine qui résiste à toutes les lâchetés de l'humanité individualiste de notre époque désensibilisée. André Chenet



Une pétition circule pour la libération d'Ahed Tamimi qui vient de fêter ses dix septs ans dans une geôle israelienne: Libérons Ahed Tamimi et sa famille



A lire de Béranger Tourne (Avocat) Plaidoyer pour Salah Hamouri qui est détenu en, et par Israël, sans jugement, ni inculpation, depuis désormais six mois après avoir passé sept longues années dans une prison alors qu'il était innocent.




Illustration : Wonder Woman” de L'artiste irlandais Jim Fitzpatrick, célèbre pour son développement du T-Shirt à l'effigie de Che Guevara porté par la jeunesse, pour défendre la cause de Ahed Tamimi et de son peuple

samedi 17 février 2018

Le dernier surréaliste belge




Il importe avant tout de dépasser l’homme, de l’élever à l’état de mystère. N’est-il d’ailleurs pas au plus profond de lui-même ce mystère sacré d’où peuvent à chaque instant, dès qu’il les appelle, surgir les dieux?

Pour se dépasser, il suffit à l’homme de savoir écouter les voix intérieures qui l’habitent et d’intérioriser le choeur sans cesse mouvant des voix du monde qui viennent à leur rencontre. Toutes choses se répondent, se font signe, et du fond des âges elles s’avancent sous la diaprure immuable des mythes: mythes des origines et mythes des infinies métamorphoses de l’Etre et de son néant, de sa déréliction, de sa terreur congénitale, mais aussi de ses cruautés, de ses joies, de ses pouvoirs et de toutes les ferveurs d’un monde en gésine de magie.

Marc. Eemans


ENTRETIEN AVEC MARC. EEMANS, LE DERNIER DES SURRÉALISTES DE L’ÉCOLE D’ANDRÉ BRETON

(Propos recueillis par Koenraad Logghe et Robert Steuckers)


Aujourd’hui âgé de 83 ans, Marc. Eemans affirme être le dernier des surréalistes. Après lui, la page sera tournée. Le surréalisme sera définitivement entré dans l’histoire. Qui est-il, ce dernier des surréalistes, ce peintre de la génération des Magritte, Delvaux et Dali, aujourd’hui ostracisé? Quel a été son impact littéraire? Quelle influence Julius Evola a-t-il exercé sur lui? Ce «vilain petit canard» du mouvement surréaliste jette un regard très critique sur ses compères morts. Ceux-ci lui avaient cherché misère pour son passé «collaborationniste». Récemment, Ivan Heylen, du journal Panorama (22/28.8.1989), l’a interviewé longuement, agrémentant son article d’un superbe cliché tout en mettant l’accent sur l’hétérosexualité tumultueuse de Marc. Eemans et de ses émules surréalistes. Nous prenons le relais mais sans oublier de l’interroger sur les artistes qu’il a connus, sur les grands courants artistiques qu’il a côtoyés, sur les dessous de sa «collaboration»…




Q.: La période qui s’étend du jour de votre naissance à l’émergence de votre première toile a été très importante. Comment la décririez-vous?


ME: Je suis né en 1907 à Termonde (Dendermonde). Mon père aimait les arts et plusieurs de ses amis étaient peintres. A l’âge de huit ans, j’ai appris à connaître un parent éloigné, sculpteur et activiste (1): Emiel De Bisschop. Cet homme n’a jamais rien réussi dans la vie mais il n’en a pas moins revêtu une grande signification pour moi. C’est grâce à Emiel De Bisschop que j’entrai pour la première fois en contact avec des écrivains et des artistes.


Q.: D’où vous est venue l’envie de dessiner et de peindre?


ME: J’ai toujours suivi de très près l’activité des artistes. Immédiatement après la première guerre mondiale, j’ai connu le peintre et baron Frans Courtens. Puis je rendai un jour visite au peintre Eugène Laermans. Ensuite encore une quantité d’autres, dont un véritable ami de mon père, un illustre inconnu, Eugène van Mierloo. A sa mort, j’ai appris qu’il avait pris part à la première expédition au Pôle Sud comme reporter-dessinateur. Pendant la première guerre mondiale, j’ai visité une exposition de peintres qui jouissent aujourd’hui d’une notoriété certaine: Felix Deboeck, Victor Servranckx, Jozef Peeters. Aucun d’entre eux n’était alors abstrait. Ce ne fut que quelques années plus tard que nous con­nûmes le grand boom de la peinture abstraite dans l’art moderne. Lorsque Servranckx organisa une exposition personnelle, j’entrai en contact avec lui et, depuis lors, il m’a considéré comme son premier disciple. J’avais environ quinze ans lorsque je me mis à peindre des toiles abstraites. A seize ans, je collaborais à une feuille d’avant-garde intitulée Sept Arts. Parmi les autres collaborateurs, il y avait le poète Pierre Bourgeois, le poète, peintre et dessinateur Pierre-Louis Flouquet, l’architecte Victor Bourgeois et mon futur beau-frère Paul Werrie (2). Mais l’abstrait ne m’attira pas longtemps. Pour moi, c’était trop facile. Comme je l’ai dit un jour, c’est une aberration matérialiste d’un monde en pleine décadence… C’est alors qu’un ancien acteur entra dans ma vie: Geert van Bruaene.

Je l’avais déjà rencontré auparavant et il avait laissé des traces profondes dans mon imagination: il y tenait le rôle du zwansbaron, du «Baron-Vadrouille». Mais quand je le revis à l’âge de quinze ans, il était devenu le directeur d’une petite galerie d’art, le «Cabinet Maldoror», où tous les avant-gardistes se réunissaient et où furent exposés les premiers expressionnistes allemands. C’est par l’intermédiaire de van Bruaene que je connus Paul van Ostaijen (3). Geert van Bruaene méditait Les Chants de Maldoror du soi-disant Comte de Lautréamont, l’un des principaux précurseurs du surréalisme. C’est ainsi que je devins surréaliste sans le savoir. Grâce, en fait, à van Bruaene. Je suis passé de l’art abstrait au Surréalisme lorsque mes images abstraites finirent par s’amalgamer à des objets figuratifs. A cette époque, j’étais encore communiste…


Q.: A l’époque, effectivement, il semble que l’intelligentsia et les artistes appartenaient à la gauche? Vous avez d’ailleurs peint une toile superbe représentant Lénine et vous l’avez intitulée «Hommage au Père de la Révolution»…

ME: Voyez-vous, c’est un phénomène qui s’était déjà produit à l’époque de la Révolution Française. Les jeunes intellectuels, tant en France qu’en Allemagne, étaient tous partisans de la Révolution Française. Mais au fur et à mesure que celle-ci évolua ou involua, que la terreur prit le dessus, etc., ils ont retiré leurs épingles du jeu. Et puis Napoléon est arrivé. Alors tout l’enthousiasme s’est évanoui. Ce fut le cas de Goethe, Schelling, Hegel, Hölderlin… Et n’oublions également pas le Beethoven de la Sinfonia Eroica, inspirée par la Révolution française et primitivement dédiée à Napoléon, avant que celui-ci ne devient empereur. Le même phénomène a pu s’observer avec la révolution russe. On croyait que des miracles allaient se produire. Mais il n’y en eut point. Par la suite, il y eut l’opposition de Trotski qui croyait que la révolution ne faisait que commencer. Pour lui, il fallait donc aller plus loin!


Q.: N’est-ce pas là la nature révolutionnaire ou non-conformiste qui gît au tréfonds de tout artiste?

ME: J’ai toujours été un non-conformiste. Même sous le nazisme. Bien avant la dernière guerre, j’ai admiré le «Front Noir» d’Otto Strasser. Ce dernier était anti-hitlérien parce qu’il pensait que Hitler avait trahi la révolution. J’ai toujours été dans l’opposition. Je suis sûr que si les Allemands avaient emporté la partie, que, moi aussi, je m’en serais aller moisir dans un camp de concentration. Au fond, comme disait mon ami Mesens, nous, surréalistes, ne sommes que des anarchistes sentimentaux.


Q.: Outre votre peinture, vous êtes aussi un homme remarquable quant à la grande diversité de ses lectures. Il suffit d’énumérer les auteurs qui ont exercé leur influence sur votre œuvre…

ME: Je me suis toujours intéressé à la littérature. A l’athenée (4) à Bruxelles, j’avais un curieux professeur, un certain Maurits Brants (5), auteur, notamment, d’une anthologie pour les écoles, intitulée Dicht en Proza. Dans sa classe, il avait accroché au mur des illustrations représentant les héros de la Chanson des Nibelungen. De plus, mon frère aîné était wagnérien. C’est sous cette double influence que je découvris les mythes germaniques. Ces images de la vieille Germanie sont restées gravées dans ma mémoire et ce sont elles qui m’ont distingué plus tard des autres surréalistes. Ils ne connaissaient rien de tout cela. André Breton était surréaliste depuis dix ans quand il entendit parler pour la première fois des romantiques allemands, grâce à une jeune amie alsacienne. Celle-ci prétendait qu’il y avait déjà eu des «surréalistes» au début du XIXième siècle. Novalis, notamment. Moi, j’avais découvert Novalis par une traduction de Maeterlinck que m’avait refilée un ami quand j’avais dix-sept ans. Cet ami était le cher René Baert, un poète admirable qui fut assassiné par la «Résistance» en Allemagne, peu avant la capitulation de celle-ci, en 1945. Je fis sa connaissance dans un petit cabaret artistique bruxellois appelé Le Diable au corps. Depuis nous sommes devenus insépa­rables aussi bien en poésie qu’en politique, disons plutôt en «métapolitique» car la Realpolitik n’a jamais été notre fait. Notre évolution du communisme au national-socialisme relève en effet d’un certain romantisme en lequel l’exaltation des mythes éternels et de la tradition primordiale, celle de René Guénon et de Julius Evola, a joué un rôle primordial. Disons que cela va du Georges Sorel du Mythe de la Révolution et des Réflexions sur la violence à l’Alfred Rosenberg du Mythe du XXième siècle, en passant par La Révolte contre le monde moderne de Julius Evola. Le seul livre que je pourrais appeler métapolitique de René Baert s’intitule L’épreuve du feu (Ed. de la Roue Solaire, Bruxelles, 1944) (6). Pour le reste, il est l’auteur de recueils de poèmes et d’essais sur la poésie et la peinture. Un penseur et un poète à redécouvrir. Et puis, pour revenir à mes lectures initiales, celles de ma jeunesse, je ne peux oublier le grand Louis Couperus (7), le symboliste à qui nous devons les merveilleux Psyche, Fidessa et Extase.


Q.: Couperus a-t-il exercé une forte influence sur vous?

ME: Surtout pour ce qui concerne la langue. Ma langue est d’ailleurs toujours marquée par Couperus. En tant que Bruxellois, le néerlandais officiel m’a toujours semblé quelque peu artificiel. Mais cette langue est celle à laquelle je voue tout mon amour… Un autre auteur dont je devins l’ami fut le poète expressionniste flamand Paul van Ostaijen. Je fis sa connaissance par l’entremise de Geert van Bruaene. Je devais alors avoir dix-huit ans. Lors d’une conférence que van Ostaijen fit en français à Bruxelles, l’orateur, mon nouvel ami qui devait mourir quelques années plus tard à peine âgé de trente-deux ans, fixa définitivement mon attention sur le rapport qu’il pouvait y avoir entre la poésie et la mystique, tout comme il me parla également d’un mysticisme sans Dieu, thèse ou plutôt thème en lequel il rejoignait et Nietzsche et André Breton, le «pape du Surréalisme» qui venait alors de publier son Manifeste du Surréalisme.


Q.: Dans votre œuvre, mystique, mythes et surréalisme ne peuvent être séparés?

ME: Non, je suis en quelque sorte un surréaliste mythique et, en cela, je suis peut-être le surréaliste le plus proche d’André Breton. J’ai toujours été opposé au surréalisme petit-bourgeois d’un Magritte, ce monsieur tranquille qui promenait son petit chien, coiffé de son chapeau melon…


Q.: Pourtant, au début, vous étiez amis. Comment la rupture est-elle survenue?

ME: En 1930. Un de nos amis surréalistes, Camille Goemans, fils du Secrétaire perpétuel de la Koninklijke Vlaamse Academie voor Taal en Letterkunde ( = Académie Royale Flamande de Langue et de Littérature), possédait une ga
lerie d’art à Paris. Il fit faillite. Mais à ce moment, il avait un contrat avec Magritte, Dali et moi. Après cet échec, Dali a trouvé sa voie grâce à Gala, qui, entre nous soit dit, devait être une vraie mégère. Magritte, lui, revint à Bruxelles et devint un miséreux. Tout le monde disait: «Ce salaud de Goemans! C’est à cause de lui que Magritte est dans la misère». C’est un jugement que je n’admis pas. C’est le côté «sordide» du Surréalisme belge. Goemans, devenu pauvre comme Job par sa faillite, fut rejeté par ses amis surréalistes, mais il rentra en grâce auprès d’eux lorsqu’il fut redevenu riche quelque dix ans plus tard grâce à sa femme, une Juive de Russie, qui fit du «marché noir» avec l’occupant durant les années 1940-44. Après la faillite parisienne, Goemans et moi avons fait équipe. C’est alors que parut le deuxième manifeste surréaliste, où Breton écrivit, entre autres choses, que le Surréalisme doit être occulté, c’est-à-dire s’abstenir de tous compromis et de tout particularisme intellectuel. Nous avons pris cette injonction à la lettre. Nous avions déjà tous deux reçu l’influence des mythes et de la mystique germaniques. Nous avons fondé, avec l’ami Baert, une revue, Hermès, consacrée à l’étude comparative du mysticisme, de la poésie et de la philosophie. Ce fut surtout un grand succès moral. A un moment, nous avions, au sein de notre rédaction, l’auteur du livre Rimbaud le voyant, André Rolland de Renéville. Il y avait aussi un philosophe allemand anti-nazi, qui avait émigré à Paris et était devenu lecteur de littérature allemande chez Gallimard: Bernard Groethuysen. Par son intermédiaire, nous nous sommes assurés la collaboration d’autres auteurs. Il nous envoyait même des textes de grands philosophes encore peu connus à l’époque: Heidegger, Jaspers et quelques autres. Nous avons donc été parmi les premiers à publier en langue française des textes de Heidegger, y compris des fragments de Sein und Zeit.

Parmi nos collaborateurs, nous avions l’un des premiers traducteurs de Heidegger: Henry Corbin (1903-1978) qui devint par la suite l’un des plus brillants iranologues d’Europe. Quant à notre se­crétaire de rédaction, c’était le futur célèbre poète et peintre Henri Michaux. Sa présence parmi nous était due au hasard. Goemans était l’un de ses vieux amis: il avait été son condisciple au Collège St. Jan Berchmans. Il était dans le besoin. La protectrice de Groethuysen, veuve d’un des grands patrons de l’Arbed, le consortium de l’acier, nous fit une proposition: si nous engagions Michaux comme secrétaire de rédaction, elle paierait son salaire mensuel, plus les factures de la revue. C’était une solution idéale. C’est ainsi que je peux dire aujourd’hui que le célébrissime Henri Michaux a été mon employé…


Q.: Donc, grâce à Groethuysen, vous avez pris connaissance de l’œuvre de Heidegger…


ME: Eh oui. A cette époque, il commençait à devenir célèbre. En français, c’est Gallimard qui publia d’abord quelques fragments de Sein und Zeit. Personnellement, je n’ai jamais eu de contacts avec lui. Après la guerre, je lui ai écrit pour demander quelques petites choses. J’avais lu un interview de lui où il disait que Sartre n’était pas un philosophe mais que Georges Bataille, lui, en était un. Je lui demandai quelques explications à ce sujet et lui rappelai que j’avais été l’un des premiers éditeurs en langue française de ses œuvres. Pour toute réponse, il m’envoya une petite carte avec son portrait et ces deux mots: «Herzlichen Dank!» (Cordial merci!). Ce fut la seule réponse de Heidegger…


Q.: Vous auriez travaillé pour l’Ahnenerbe. Comment en êtes-vous arrivé là?

ME: Avant la guerre, je m’étais lié d’amitié avec Juliaan Bernaerts, mieux connu dans le monde littéraire sous le nom de Henri Fagne. Il avait épousé une Allemande et possédait une librairie internationale dans la Rue Royale à Bruxelles. Je suppose que cette affaire était une librairie de propagande camouflée pour les services de Goebbels ou de Rosenberg. Un jour, Bernaerts me proposa de collaborer à une nouvelle maison d’édition. Comme j’étais sans travail, j’ai accepté. C’était les éditions flamandes de l’Ahnenerbe. Nous avons ainsi édité une vingtaine de livres et nous avions des plans grandioses. Nous sortions également un mensuel, Hamer, lequel concevait les Pays-Bas et la Flandre comme une unité.


Q.: Et vous avez écrit dans cette publication?


ME: Oui. J’ai toujours été amoureux de la Hollande et, à cette époque-là, il y avait comme un mur de la honte entre la Flandre et la Hollande. Pour un Thiois comme moi, il existe d’ailleurs toujours deux murs séculaires de la honte: au Nord avec les Pays-Bas; au Sud avec la France, car la frontière naturelle des XVII Provinces historiques s’étendait au XVIième siècle jusqu’à la Somme. La première capitale de la Flandre a été la ville d’Arras (Atrecht). Grâce à Hamer, j’ai pu franchir ce mur. Je devins l’émissaire qui se rendait régulièrement à Amsterdam avec les articles qui devaient paraître dans Hamer. Le rédacteur-en-chef de Hamer-Pays-Bas cultivait lui aussi des idées grand-néerlandaises. Celles-ci transparaissaient clairement dans une autre revue Groot-Nederland, dont il était également le directeur. Comme elle a continué à paraître pendant la guerre, j’y ai écrit des articles. C’est ainsi qu’Urbain van de Voorde (8) a participé également à la construction de la Grande-Néerlande. Il est d’ailleurs l’auteur d’un essai d’histoire de l’art néerlandais, considérant l’art flamand et néerlandais comme un grand tout. Je possède toujours en manuscrit une traduction de ce livre, paru en langue néerlandaise en 1944.

Mais, en fin de compte, j’étais un dissident au sein du national-socialisme! Vous connaissez la thèse qui voulait que se constitue un Grand Reich allemand dans lequel la Flandre ne serait qu’un Gau parmi d’autres. Moi, je me suis dit: «Je veux bien, mais il faut travailler selon des principes organiques. D’abord il faut que la Flandre et les Pays-Bas fusionnent et, de cette façon seulement, nous pourrions participer au Reich, en tant qu’entité grande-néerlandaise indivisible». Et pour nous, la Grande-Néerlande s’étendait jusqu’à la Somme! Il me faut rappeler ici l’existence pendant l’Occupation, d’une «résistance thioise» non reconnue comme telle à la «Libération». J’en fis partie avec nombre d’amis flamands et hollandais, dont le poète flamand Wies Moens pouvait être considéré comme le chef de file. Tous devinrent finalement victimes de la «Répression».


Q.: Est-ce là l’influence de Joris van Severen?

ME: Non, Van Severen était en fait un fransquillon, un esprit totalement marqué par les modes de Paris. Il avait reçu une éducation en français et, au front, pendant la première guerre mondiale, il était devenu «frontiste» (9). Lorsqu’il créa le Verdinaso, il jetta un oeil au-delà des frontières de la petite Belgique, en direction de la France. Il revendiqua l’annexion de la Flandre française. Mais à un moment ou à un autre, une loi devait être votée qui aurait pu lui valoir des poursuites. C’est alors qu’il a propagé l’idée d’une nouvelle direction de son mouvement (la fameuse «nieuwe marsrichting»). Il est redevenu «petit-belge». Et il a perdu le soutien du poète Wies Moens (10), qui créa alors un mouvement dissident qui se cristallisa autour de sa revue Dietbrand dont je devins un fidèle collaborateur.


Q.: Vous avez collaboré à une quantité de publications, y compris pendant la seconde guerre mondiale. Vous n’avez pas récolté que des félicitations. Dans quelle mesure la répression vous a-t-elle marqué?

ME: En ce qui me concerne, la répression n’est pas encore finie! J’ai «collaboré» pour gagner ma croûte. Il fallait bien que je vive de ma plume. Je ne me suis jamais occupé de politique. Seule la culture m’intéressait, une culture assise sur les traditions indo-européennes. De plus, en tant qu’idéaliste grand-néerlandais, je demeurai en marge des idéaux grand-allemands du national-socialisme. En tant qu’artiste surréaliste, mon art était considéré comme «dégénéré» par les instances officielles du IIIième Reich. Grâce à quelques critiques d’art, nous avons toutefois pu faire croire aux Allemands qu’il n’y avait pas d’«art dégénéré» en Belgique. Notre art devait être analysé comme un prolongement du romantisme allemand (Hölderlin, Novalis,…), du mouvement symboliste (Böcklin, Moreau, Khnopff,…) et des Pré-Raphaëlites anglais. Pour les instances allemandes, les expressionnistes flamands étaient des Heimatkünstler (des peintres du terroir). Tous, y compris James Ensor, mais excepté Fritz Van der Berghe, considéré comme trop «surréaliste» en sa dernière période, ont d’ailleurs participé à des expositions en Allemagne nationale-socialiste.

Mais après la guerre, j’ai tout de même purgé près de quatre ans de prison. En octobre 1944, je fus arrêté et, au bout de six ou sept mois, remis en liberté provisoire, avec la promesse que tout cela resterait «sans suite». Entretemps, un auditeur militaire (11) cherchait comme un vautour à avoir son procès-spectacle. Les grands procès de journalistes avaient déjà eu lieu: ceux du Soir, du Nouveau Journal, de Het Laatste Nieuws,… Coûte que coûte, notre auditeur voulait son procès. Et il découvrit qu’il n’y avait pas encore eu de procès du Pays réel (le journal de Degrelle). Les grands patrons du Pays réel avaient déjà été condamnés voire fusillés (comme Victor Matthijs, le chef de Rex par interim et rédacteur-en-chef du journal). L’auditeur eut donc son procès, mais avec, dans le box des accusés, des seconds couteaux, des lampistes. Moi, j’étais le premier des troisièmes couteaux, des super-lampistes. Je fus arrêté une seconde fois, puis condamné. Je restai encore plus ou moins trois ans en prison. Plus moyen d’en sortir! Malgré l’intervention en ma faveur de personnages de grand format, dont mon ami français Jean Paulhan, ancien résistant et futur membre de l’Académie Française, et le Prix Nobel anglais T.S. Eliot, qui écrivit noir sur blanc, en 1948, que mon cas n’aurait dû exiger aucune poursuite. Tout cela ne servit à rien. La lettre d’Eliot, qui doit se trouver dans les archives de l’Auditorat militaire, mériterait d’être publiée, car elle condamne en bloc la répression sauvage des intellectuels qui n’avaient pas «brisé leur plume», cela pour autant qu’ils n’aient pas commis des «crimes de haute trahison». Eliot fut d’ailleurs un des grands défenseurs de son ami le poète Ezra Pound, victime de la justice répressive américaine.

Quand j’expose, parfois, on m’attaque encore de façon tout à fait injuste. Ainsi, récemment, j’ai participé à une exposition à Lausanne sur la femme dans le Surréalisme. Le jour de l’ouverture, des surréalistes de gauche distribuèrent des tracts qui expliquaient au bon peuple que j’étais un sinistre copain d’Eichmann et de Barbie! Jamais vu une abjection pareille…


Q.: Après la guerre, vous avez participé aux travaux d’un groupe portant le nom étrange de «Fantasmagie»? On y rencontrait des figures comme Aubin Pasque, Pol Le Roy et Serge Hutin…


ME: Oui. Le Roy et Van Wassenhove avaient été tous deux condamnés à mort (12). Après la guerre, en dehors de l’abstrait, il n’y avait pas de salut. A Anvers règnait la Hessenhuis: dans les années 50, c’était le lieu le plus avant-gardiste d’Europe. Pasque et moi avions donc décidé de nous associer et de recréer quelque chose d’«anti». Nous avons lancé «Fantasmagie». A l’origine, nous n’avions pas appelé notre groupe ainsi. C’était le centre pour je ne sais plus quoi. Mais c’était l’époque où Paul de Vree possédait une revue, Tafelronde. Il n’était pas encore ultra-moderniste et n’apprit que plus tard l’existence de feu Paul van Ostaijen. Jusqu’à ce moment-là, il était resté un brave petit poète. Bien sûr, il avait un peu collaboré… Je crois qu’il avait travaillé pour De Vlag (13). Pour promouvoir notre groupe, il promit de nous consacrer un numéro spécial de Tafelronde. Un jour, il m’écrivit une lettre où se trouvait cette question: «Qu’en est-il de votre “Fantasmagie”?». Il venait de trouver le mot. Nous l’avons gardé.


Q.: Quel était l’objectif de «Fantasmagie»?


ME: Nous voulions instituer un art pictural fantastique et magique. Plus tard, nous avons attiré des écrivains et des poètes, dont Michel de Ghelderode, Jean Ray, Thomas Owen, etc. Mais chose plus importante pour moi est la création en 1982, à l’occasion de mes soixante-quinze ans, par un petit groupe d’amis, d’une Fondation Marc. Eemans dont l’objet est l’étude de l’art et de la littérature idéalistes et symbolistes.


Q.: Vous avez aussi fondé le Centrum Studi Evoliani, dont vous êtes toujours le Président…


ME: Oui. Pour ce qui concerne la philosophie, j’ai surtout été influencé par Nietzsche, Heidegger et Julius Evola. Surtout les deux derniers. Un Gantois, Jef Vercauteren, était entré en contact avec Renato Del Ponte, un ami de Julius Evola. Vercauteren cherchait des gens qui s’intéressaient aux idées de Julius Evola et étaient disposés à former un cercle. Il s’adressa au Professeur Piet Tommissen, qui lui communiqua mon adresse. J’ai lu tous les ouvrages d’Evola. Je voulais tout savoir à son sujet. Quand je me suis rendu à Rome, j’ai visité son appartement. J’ai discuté avec ses disciples. Ils s’étaient disputés avec les gens du groupe de Del Ponte. Celui-ci prétendait qu’ils avaient été veules et mesquins lors du décès d’Evola. Lui, Del Ponte, avait eu le courage de transporter l’urne contenant les cendres funéraires d’Evola au sommet du Mont Rose à 4000 m et de l’enfouir dans les neiges éternelles. Mon cercle, hélas, n’a plus d’activités pour l’instant et cela faute de personnes réellement intéressées.

En effet, il faut avouer que la pensée et les théories de Julius Evola ne sont pas à la portée du premier militant de droite, disons d’extrême-droite, venu. Pour y accéder, il faut avoir une base philosophique sérieuse. Certes, il y a eu des farfelus férus d’occultisme qui ont cru qu’Evola parlait de sciences occultes, parce qu’il est considéré comme un philosophe traditionaliste de droite. Il suffit de lire son livre Masques et visages du spiritualisme contemporain pour se rendre compte à quel point Evola est hostile, tout comme son maître René Guénon, à tout ce qui peut être considéré comme théosophie, anthroposophie, spiritisme et que sais-je encore.

L’ouvrage de base est son livre intitulé Révolte contre le monde moderne qui dénonce toutes les tares de la société matérialiste qui est la nôtre et dont le culte de la démocratie (de gauche bien entendu) est l’expression la plus caractérisée. Je ne vous résumerai pas la matière de ce livre dense de quelque 500 pages dans sa traduction française. C’est une véritable philosophie de l’histoire, vue du point de vue de la Tradition, c’est-à-dire selon la doctrine des quatre âges et sous l’angle des théories indo-européennes. En tant que «Gibelin», Evola prônait le retour au mythe de l’Empire, dont le IIIième Reich de Hitler n’était en somme qu’une caricature plébéienne, aussi fut-il particulièrement sévère dans son jugement tant sur le fascisme italien que sur le national-socialisme allemand, car ils étaient, pour lui, des émanations typiques du «quatrième âge» ou Kali-Youga, l’âge obscur, l’âge du Loup, au même titre que le christianisme ou le communisme. Evola rêvait de la restauration d’un monde «héroïco-ouranien occidental», d’un monde élitaire anti-démocratique dont le «règne de la masse», de la «société de consommation» aurait été éliminé. Bref, toute une grandiose histoire philosophique du monde dont le grand héros était l’Empereur Frédéric II de Hohenstaufen (1194-1250), un véritable héros mythique…


Q.: Vous avez commencé votre carrière en même temps que Magritte. Au début, vos œuvres étaient même mieux cotées que les siennes…


ME: Oui et pourtant j’étais encore un jeune galopin. Magritte s’est converti au Surréalisme après avoir peint quelque temps en styles futuriste, puis cubiste, etc. A cette époque, il avait vingt-sept ans. Je n’en avais que dix-huit. Cela fait neuf ans de différence. J’avais plus de patte. C’était la raison qui le poussait à me houspiller hors du groupe. Parfois, lorsque nous étions encore amis, il me demandait: «Dis-moi, comment pourrais-je faire ceci…?». Et je répondais: «Eh bien Magritte, mon vieux, fais comme cela ou comme cela…». Ultérieurement, j’ai pu dire avec humour que j’avais été le maître de Magritte! Pendant l’Occupation, j’ai pu le faire dispenser du Service Obligatoire, mais il ne m’en a pas su gré. Bien au contraire!


Q.: Comment se fait-il qu’actuellement vous ne bénéficiez pas de la même réputation internationale que Magritte?

ME: Voyez-vous, lui et moi sommes devenus surréalistes en même temps. J’ai été célèbre lorsque j’avais vingt ans. Vous constaterez la véracité des mes affirmations en consultant la revue Variétés, revue para-surréaliste des années 1927-28, où vous trouverez des publicités pour la galerie d’art L’Epoque, dont Mesens était le directeur. Vous pouviez y lire: nous avons toujours en réserve des œuvres de… Suivait une liste de tous les grands noms de l’époque, dont le mien. Et puis il y a eu le formidable krach de Wall Street en 1929: l’art moderne ne valait plus rien du jour au lendemain. Je suis tombé dans l’oubli. Aujourd’hui, mon art est apprécié par les uns, boudé par d’autres. C’est une question de goût personnel. N’oubliez pas non plus que je suis un «épuré», un «incivique», un «mauvais Belge», même si j’ai été «réhabilité» depuis… J’ai même été décoré, il y a quelques années, de l’«Ordre de la Couronne»… et de la Svastika, ajoutent mes ennemis! Bref, pas de place pour un «surréaliste pas comme les autres». Certaines gens prétendent qu’«on me craint», alors que je crois plutôt que j’ai tout à craindre de ceux qui veulent me réduire au rôle peu enviable d’«artiste maudit». Mais comme on ne peut m’ignorer, certains spéculent déjà sur ma mort!



Notes :
    (1)L’activisme est le mouvement collaborateur en Flandre pendant la première guerre mondiale. A ce propos, lire Maurits Van Haegendoren, Het aktivisme op de kentering der tijden, Uitgeverij De Nederlanden, Antwerpen, 1984.

    (2) Paul Werrie était collaborateur du Nouveau Journal, fondé par le critique d’art Paul Colin avant la guerre. Paul Werrie y tenait la rubrique «théâtre». A la radio, il animait quelques émissions sportives. Ces activités non politiques lui valurent toutefois une condamnation à mort par contumace, tant la justice militaire était sereine… Il vécut dix-huit ans d’exil en Espagne. Il se fixa ensuite à Marly-le-Roi, près de Paris, où résidait son compagnon d’infortume et vieil ami, Robert Poulet. Tous deux participèrent activement à la rédaction de Rivarol et des Ecrits de Paris.

    (3) Paul André van Ostaijen (1896-1928), jeune poète et essayiste flamand, né à Anvers, lié à l’aventure activiste, émigré politique à Berlin entre 1918-1920. Fonde la revue Avontuur, ouvre une galerie à Bruxelles mais miné par la tuberculose, abandonne et se consacre à l’écriture dans un sanatorium. Inspiré par Hugo von Hoffmannsthal et par les débuts de l’expressionnisme allemand, il développe un nationalisme flamand à dimensions universelles, tablant sur les grandes idées d’humanité et de fraternité. Se tourne ensuite vers le dadaïsme et le lyrisme exprérimental, la poésie pure. Exerce une grande influence sur sa génération.

    (4) L’Athenée est l’équivalent belge du lycée en France ou du Gymnasium en Allemagne.

    (5) Maurits Brants a notamment rédigé un ouvrage sur les héros de la littérature germanique des origines: Germaansche Heldenleer, A. Siffer, Gent, 1902.

    (6) Dans son ouvrage L’épreuve du feu. A la recherche d’une éthique, René Baert évoque notamment les œuvres de Keyserling, Abel Bonnard, Drieu la Rochelle, Montherlant, Nietzsche, Ernst Jünger, etc.

    (7) Louis Marie Anne Couperus (1863-1923), écrivain symboliste néerlandais, grand voyageur, conteur naturaliste et psychologisant qui met en scène des personnages décadents, sans volonté et sans force, dans des contextes contemporains ou antiques. Prose maniérée. Couperus a écrit quatre types de romans: 1) Des romans familiaux contemporains dans la société de La Haye; 2) des romans fantastiques et symboliques puisés dans les mythes et légendes d’Orient; 3) des romans mettant en scène des tyrans antiques; 4) des nouvelles, des esquisses et des récits de voyage.


    (8) Pendant la guerre, Urbain van de Voorde participe à la rédaction de la revue hollando-flamande Groot-Nederland. A l’épuration, il échappe aux tribunaux mais, comme Michel de Ghelderode, est révoqué en tant que fonctionnaire. Après ces tracas, il participe dès le début à la rédaction du Nieuwe Standaard qui reprend rapidement son titre De Standaard, et devient principal quotidien flamand.

    (9) Dans les années 20, le frontisme est le mouvement politique des soldats revenus du front et rassemblés dans le Frontpartij. Ce mouvement s’oppose aux politiques militaires de la Belgique, notamment à son alliance tacite avec la France, jugée ennemie héréditaire du peuple flamand, lequel n’a pas à verser une seule goutte de son sang pour elle. Il s’engage pour une neutralité absolue, pour la flamandisation de l’Université de Gand, etc.


    (10) Le poète Wies Moens (1898-1982), activiste pendant la première guerre mondiale et étudiant à l’Université flamandisée de Gand entre 1916 et 1918, purgera quatre années de prison entre 1918 et 1922 dans les geôles de l’Etat belge. Fonde les revues Pogen (1923-25) et Dietbrand (1933-40). En 1945, un tribunal militaire le condamne à mort mais il parvient à se réfugier aux Pays-Bas pour échapper à ses bourreaux. Il fut l’un des principaux représentants de l’expressionnisme flamand. Il sera lié, à l’époque du Frontpartij, à Joris van Severen, mais rompra avec lui pour les raisons que nous explique Marc. Eemans. Cfr.: Erik Verstraete, Wies Moens, Orion, Brugge, 1973.

    (11) Les tribunaux militaires belges était présidés par des «auditeurs» lors de l’épuration. On parlait également de l’«Auditorat militaire». Pour comprendre l’abomination de ces tribunaux, le mécanisme de nomination au poste de juge de jeunes juristes inexpérimentés, de sous-officiers et d’officiers sans connaissances juridiques et revenus des camps de prisonniers, lire l’ouvrage du Prof. Raymond Derine, Repressie zonder maat of einde? Terugblik op de collaboratie, repressie en amnestiestrijd, Davidsfonds, Leuven, 1978. Le Professeur Derine signale le mot du Ministre de la Justice Pholien, dépassé par les événements: «Une justice de rois nègres».

    12) Pol Le Roy, poète, ami de Joris Van Severen, chef de propagande du Verdinaso, passera à la SS flamande et au gouvernement en exil en Allemagne de septembre 44 à mai 45. Van Wassenhove, chef de district du Verdinaso, puis de De Vlag (Deutsch-Vlämische Arbeitsgemeinschaft), à Ypres, a été condam­né à mort en 1945. Sa femme verse plusieurs millions à l’Auditorat militaire et à quelques «magistrats», sauvant ainsi la vie de son époux. En prison, Van Wassenhove apprend l’espagnol et traduit plusieurs poésies. Il deviendra l’archiviste de «Fantasmagie».

    (13) De Vlag (= Le Drapeau) était l’organe culturel de la Deutsch-Vlämische Arbeitsgemeinschaft. Il traitait essentiellement de questions littéraires, artistiques et philosophiques.