vendredi 2 octobre 2015

Gérard de Nerval, poète alchimiste ?


“Dans les Chimères, tout est par alchimie et par tarots” Georges Le Breton


Jean-Baptiste Corot : "Orphée ramenant Eurydice des Enfers"


Nerval et El Desdichado

Il est à peine besoin de rappeler les liens avec la tradition ésotérique de l’auteur des Illuminés et du Voyage en Orient : ils sont évidents et connus de tout le monde. Après les travaux de Jean Richer notamment, on pourrait même se plaindre que la mariée est trop belle. En comparant les textes sur deux colonnes, Richer, en effet, a pu établir que Nerval a recopié mot pour mot de longs passages d’ouvrages comme le Sethos de l’abbé Terrasson, L’Égypte du Murtadi, etc., sans parler des emprunts plus ou moins directs à Court de Gébelin et à son Monde Primitif ou au dictionnaire mytho-hermétique de dom Pernety. On en arrive alors à se demander si certains travaux « ésotériques » de notre auteur ne sont pas de hâtives compilations dont l’intérêt pour Nerval lui-même était d’abord alimentaire.

Cela montre en tout cas que Nerval avait une connaissance étendue et profonde de la littérature spécialisée. Et heureusement, il y a autre chose. Lui qui s’est tellement intéressé aux initiations et spécialement aux initiations antiques, a-t-il été un initié ? Cela n’est pas impossible, et sa connaissance du Traité de la Réintégration de Martines de Pasqually, qui ne circulait alors qu’en manuscrit, pourrait suggérer des contacts intimes avec des groupes martinésistes et martinistes. Mais on ne peut l’affirmer avec certitude. Ce qui est capital, c’est que Nerval était en quelque sorte constitutionnellement préparé à adopter une vision ésotérique du monde. Hanté par des besoins religieux en même temps que curieux des au-delà de l’orthodoxie catholique, installé aux frontières de la santé et de la maladie mentale et, par là, aux frontières de la vie et du rêve, il désire connaître la clé des choses, atteindre une vérité qui soit la vérité des deux versants. C’est alors que sa culture vient à son secours et prend un sens, alors qu’il se met à la recherche d’un syncrétisme religieux à travers les initiations orientales et antiques par le biais de ce qu’il en reste dans les initiations maçonniques. Plus que d’un initié étroitement lié à une doctrine, Nerval fait figure en ésotérisme d’un autodidacte passionné. Inquiet de tous les mystères, il a essayé de boire à toutes les sources de la Tradition, pythagoriciennes, néo-platoniciennes, kabbalistiques, etc. Par une véritable alchimie spirituelle, il a fondu tous ces apports ensemble et le produit de son travail ce sont les pages lisses, pures et mystérieuses d’Aurélia ou des Chimères qui font de Nerval un des plus grands magiciens de son siècle.


El Desdichado

Je[1] suis le ténébreux – le veuf, – l’inconsolé
Le Prince d’Aquitaine à la tour abolie ;
Ma seule étoile est morte, – et mon luth constellé[2]
Porte le Soleil Noir[3] de la Mélancolie[4].

Dans la nuit du tombeau[5], toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie[6],
Le fleur[7] qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le pampre à la rose s’allie[8].

Suis-je Amour ou Phébus ? Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge[9] encor du baiser de la reine[10] ;
J’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène[11]…

Et j’ai deux fois vainqueur[12] traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée[13]
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.


Sans reprendre dans son ensemble le commentaire de ce sonnet donné par Georges Le Breton signalons que, selon lui, deux clés permettent de comprendre les chimères en général et El Desdichado en particulier.

La première est la symbolique alchimique que Nerval connaissait particulièrement à travers les ouvrages de dom Pernety Les Fables égyptiennes et grecques, et le dictionnaire mythico-hermétique ; la seconde c’est la symbolique du Tarot vue à travers le tome VIII du Monde primitif de Court de Gébelin. Cela dit, signalons quelques correspondances :

[1] Le personnage qui dit « je », c’est le Pluton alchimique qui représente la terre philosophique cachée sous la couleur noire. La noirceur est au commencement de l’opération ; et les philosophes parlent à son propos de mort, de ténèbres, de tombeau, de mélancolie, de soleil éclipsé, etc.

[2] Les trois premiers vers correspondent dans l’ordre lames XV (dite le Diable ; selon Court de Gébelin, Typhon, frère d’Osiris et d’Isis, principe mauvais), XVI (dite la Tour Foudroyée) et XVII (dite l’Étoile) du Tarot.

[3] « Soleil noir » est une expression courante chez Lulle et chez les alchimistes selon Pernety.

[4] « mélancolie » signifie « la putréfaction de la matière » (Dict. mytho-hermétique). Ou encore : « La tristesse et la mélancolie… est l’un des noms que les Adeptes donnent à leur matière parvenue au noir. »

[5] Le terme tombeau s’emploie par allégorie pour la putréfaction de la matière dans l’oeuvre alchimique. Ainsi dit-on qu’il faut mettre le Roi au tombeau pour le réduire en cendre et le ressusciter.

[6] Le Pausilippe, c’est la pierre rouge ou soufre. Et la mer, dans le langage des alchimistes, c’est le mercure.

[7] La fleur blanche de Proserpine. Cf. « les roses blanches qui tombent du ciel alchimique » dans Artémis.

[8] Le pampre est la couleur de rouille de Mars ; la rose désigne Vénus. De l’union de Mars et Vénus va sortir le soleil philosophique, « Amour ou Phébus ».

[9] Selon l’ordre des couleurs alchimiques, le premier quatrain du sonnet était noir  le second est blanc ; et le premier tercet est rouge.

[10] Le roi des philosophes, c’est le soufre ; la reine c’est l’eau mercurielle. Le passage du noir au rouge, selon l’alchimie, explique le passage du soleil noir à Phébus, du « Je suis le ténébreux… » du premier vers au « Suis-je Phébus ?… » du 9e qui pourrait sembler contradictoire.

[11] Vers qui s’explique par une allusion très précise à une énigme alchimique citée par Pernety. Le nom de Lusignan au 9e vers suggère l’identification de cette sirène avec Mélusine. Quant à la grotte, elle représenterait le vase alchimique. Dans une première version, Nerval avait écrit « dans la grotte où verdit la sirène ». On sait que le serpent vert (cf. Goethe) peut-être pris pour le mercure.

[12] Indique que Nerval décrit la seconde opération alchimique.

[13] « Comme poète Orphée est l’Artiste qui raconte allégoriquement ce qui se passe dans les opérations du Magistère » (Pernety).